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Edito. - Bulle'tin N°61 - Janvier 2004

L'éthique, un mot mystérieux…

Lors de la réunion pour l'organisation de la journée d'information du 15 novembre dernier, la proposition d'inviter quelqu'un pour parler d'éthique ne recueille pas un franc succès : le public va s'ennuyer, les thèmes abordés seront trop abstraits, on va parler de quoi au juste ?

En général, peut-être parce que les termes sont un peu utilisés à tort et à travers, parler d'éthique au sens large ou de l'Espace Ethique de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris et de ses activités suscite toujours beaucoup de questions : ça se passe où ? on y fait quoi ? dans quelle finalité ?

Difficile de répondre, surtout si l'on veut être simple. On a parfois l'impression d‘avancer sur un terrain miné, où les mots un peu inhabituels ou trop flous risquent de décourager l'interlocuteur/

Une solution de facilité : faire appel aux dictionnaires. Il n'y a pas eu de changements notoires entre ce que l'on peut lire dans le premier dictionnaire de l'Académie française de 1776, le Robert, le Littré ou le Larousse. La définition, qui est à peu près toujours la même : « Science de la morale ; art de diriger la conduite » laisse la plupart du temps sur leur faim ceux qui voulaient en savoir plus.

Montrer la couverture du programme de l'Espace Ethique, un soignant avec un enfant dans les bras, illustre une évidence : il est clair que soigner le mieux possible est la mission première du personnel des hôpitaux, mais que signifie précisément la devise « Servir les valeurs du soin » ? Et puis, qu'est-ce que l'éthique vient faire là dedans ?

La phrase « l'Espace Ethique est la cellule pensante de l'Assistance Publique », bien que réductrice et désobligeante envers le reste de l'institution, reste, pour le moment, le meilleur système pour amorcer une explication, complétée par un dialogue imaginaire : « Tout est possible ! » dit la science. « Tout n'est pas permis ! » répond l'éthique.

Le sujet mérite un approfondissement : donner les raisons de la création de l'Espace Ethique permet en même temps d'amorcer un début de réflexion sur l'éthique en milieu hospitalier.

Si la jurisprudence vise à défendre les droits fondamentaux inhérents à toute personne humaine, comme la liberté ou la dignité, il y a aussi des droits qui découlent des premiers, mais qui sont pris en compte avec beaucoup plus de difficulté, comme, par exemple, le droit à l'autonomie de la personne malade, codifié seulement il y a peu de temps avec la loi du 4 mars 2002.

L'éthique pourrait être définie comme la réflexion sur ces droits moins évidents, remis en question et réactualisés sans cesse par des échanges entre professionnels, usagers du système de santé et bénévoles.

Confrontés en permanence à des réalités douloureuses, devant des hommes rendus vulnérables par la maladie, les soignants doivent résister à la tentation de facilité de ne voir que l'organe malade au lieu de la personne dans sa totalité. Chaque geste de la pratique quotidienne peut se transformer en un questionnement et en une recherche de sens, d'autant plus que la profession de soignant est une de celles où se confondent le plus l'être et la fonction. Responsable du devenir de l'autre, on vit certes une situation professionnelle, mais on ne peut pas exclure dans ses actions le poids de sa propre conscience en tant qu'individu social. Est-ce que j'aimerais être traité comme je traite ce malade ?

Dans les hôpitaux on a assisté à l'émergence progressive d'une recherche de signification des pratiques, de moins en moins limitée au strict domaine médical. Les comités d'éthique, créés dans chaque établissement, ne semblaient pas toujours suffisants devant l'exigence de débats et de concertations entre les différents partenaires, les membres de la cité ayant de plus en plus une place reconnue à l'hôpital.

C'est de toutes ces considérations qu'est né l'Espace Ethique de l'Assistance Publique en 1995, la notion d'espace paraissant favorable à la liberté d'expression, à l'acquisition des connaissances et aux partages des expériences. Il n'y a pas une volonté de centraliser la réflexion, mais au contraire le désir de favoriser la création de liens et de réseaux interprofessionnels et entre les hôpitaux.

L'Assistance Publique avait été un précurseur : en effet, le 3 octobre 2001 l'Assemblée Nationale a voté un amendement  visant à « inclure dans les missions de l'hôpital la réflexion sur les questions d'éthique » et la loi du 4 mars 2002 a fixé, dans son article 5, que « les établissements de santé mènent en leur sein une réflexion sur les questions éthiques posées par l'accueil et la prise en charge médicale ».

Les professionnels, parfois très seuls, chargés du poids de leur quotidien, de leurs valeurs et de leurs croyances personnelles, viennent à l'Espace Ethique pour partager leur vécu dans un climat de solidarité professionnelle et pour acquérir des connaissances, qui viendront étayer ou remettre en cause le sens des pratiques de tous les jours.

On apprend à écouter et à débattre dans l'exercice d'une liberté assumée. Ce qui n'empêche pas une certaine véhémence sur des sujets particulièrement sensibles !

Chaque moment consacré au soin au sens large, du ménage dans une chambre au changement d'un pansement, peut être porteur d'une volonté d'écoute et de tolérance et s'inscrire dans un comportement responsable à la recherche de l'humanité de l'autre.

Des situations concrètes, toujours singulières et uniques, même dans une routine qui n'est qu'apparente, peuvent être enrichies par les éclairages apportés par la philosophie ancienne ou moderne, la psychanalyse, le droit ou tout simplement le respect de la dignité d'autrui.

Les réponses ne sont jamais des certitudes - l'éthique n'affirme rien - mais des évaluations et des recherches de sens.

La phrase « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », écrite par Rabelais dans Pantagruel au XVIème siècle, garde toute sa valeur plus de quatre siècles plus tard.

Maddalena CHATAIGNIER

Pour en savoir plus on peut consulter le site : www.espace-ethique.org