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Bulle'tin N°72 - novembre 2006

Jean Bernard ou la noblesse de coeur

Le décès du Pr Jean Bernard survenu le 17 avril dernier a beaucoup touché ceux et celles qui participent à la lutte contre les leucémies. Figure de proue de la médecine, cet éminent spécialiste d’hématologie et d’oncologie a profondément marqué notre siècle. A l’instar des savants de la Renaissance, tel un Léonard de Vinci, il possédait un savoir encyclopédique qu’il mettait au service de ses semblables. Outre ses talents de médecin, cet humaniste était aussi un grand écrivain, un poète et un pédagogue hors du commun.

Né à Paris le 26 mai 1907, le Pr Jean Bernard appartenait à une famille d’érudits qui comprenait plusieurs polytechniciens. Il mena ses études secondaires au lycée Louis-Le-Grand, suivit un cursus universitaire aux Facultés des sciences et de médecine et à l’Institut Pasteur. Il devint ensuite interne des hôpitaux (1929), docteur en médecine (1936), médecin des hôpitaux (1946). Puis il fut nommé professeur agrégé de la faculté de médecine en 1949, professeur de cancérologie médicale en 1956. En 1957, il occupa les fonctions de chef de service à l’hôpital Saint-Louis, et devint le fondateur et le premier directeur de l’Institut de recherches sur les leucémies et les maladies du sang (1961) qui portera plus tard le nom d’Institut Universitaire d’Hématologie. Il sera dès 1983 président du Comité consultatif national d’éthique des sciences de la vie et de la santé.

Esprit pionnier et travailleur acharné, il est à l’origine de la fondation de l’hématologie française, une science presque méconnue, voire méprisée par certains médecins de l’époque. Il avait coutume de rappeler que lorsqu’il avait commencé ses études médicales en 1925, il avait connu pendant plusieurs années une médecine totalement inefficace. « mes maîtres rédigeaient des ordonnances de deux pages qui ne servaient à rien, disait-il ».
Et comme le soulignait le Pr Jacques Binet, aujourd’hui secrétaire perpétuel à l’Académie de médecine : « Il faut bien comprendre qu’après-guerre, on renvoyait chez eux les enfants atteints de leucémie car on ne pouvait rien faire pour eux. »

A l’époque où les médecins contestèrent le caractère cancéreux des leucémies, Jean Bernard entreprit en 1936 de faire une thèse expérimentale sur cette maladie. Une équipe japonaise venait de démontrer que si l’on frottait avec du goudron la peau d’un lapin, on créait des cancers cutanés. Il eut alors l’idée de badigeonner de goudron la moelle osseuse de souris. Le résultat ne se fit pas attendre, il obtint une leucémie. Avant de commencer cette expérimentation, Jean Bernard fut victime de moqueries et de quolibets, témoin la réflexion de l’un de ses maîtres : « vous n’êtes pas de ceux qui sont suffisamment sots pour croire que la leucémie soit un cancer ».

Que de progrès depuis ! Grâce à la ténacité du Pr Jean Bernard et à la volonté d’autres médecins, 80 % des enfants atteints de leucémie guérissent aujourd’hui. Dans son livre, « l’enfant, le sang et l’espoir », il décrit d’une écriture limpide et avec beaucoup d’humanité les douleurs des patients, le malheur des parents, les alternances d’espoir et de désespoir. Il expose avec pédagogie les étapes de stagnations et d’avancées de la recherche qui ont abouti à ces guérisons.

De 1947 à 1960 : étape des rémissions complètes rares et courtes.
Jean Bernard parvint dès 1947 avec Marcel Bessis par une exsanguino-transfusion à une première rémission complète d’une leucémie lymphoblastique aiguë de l’enfant. L’exsanguino-transfusion consiste à enlever le sang du patient et à le remplacer par celui de donneurs compatibles. L’enfant semblait guéri et ne présentait plus les symptômes de la maladie. L’observation de la moelle osseuse et du sang ne révélait aucune cellule leucémique. Plusieurs tentatives de la sorte avaient été réalisées dans le monde. Malgré la venue de nouveaux médicaments, l’espoir suscité par ces rémissions était de courte durée. Aux apparentes guérisons qui ne concernaient que 10 à 20% des malades, succédaient les inévitables rechutes de la maladie. De nouveau le malheur, de nouveau le désespoir…

De 1960 à 1965 : des rémissions complètes plus fréquentes et plus longues. De nouvelles molécules et une meilleure organisation des traitements permirent des progrès importants sur les leucémies de l’enfant. Le taux des rémissions complètes augmentait d’une manière significative. Il passait à 50, 60% voire dans certaines formes à 80% ; la durée des rémissions complètes se prolongeait pour atteindre parfois 1 an. Vers 1965 des rémissions de 3 à 4 ans n’étaient plus exceptionnelles. Puis au bout de ce temps, la rechute de la maladie survenait inexorablement avec son cortège de désespoirs. La déception et le malheur qui accablaient les enfants et leurs familles étaient d’autant plus grands que l’espoir suscité par ces longues rémissions était très élevé.

Vers 1975 : constat des premières guérisons.
Grâce à l’arrivée de nouvelles molécules, les progrès se poursuivaient et, vers 1975, les premières guérisons étaient enregistrées pour de petits patients dont les traitements avaient commencé vers 1965. En 1984, le taux de guérisons des leucémies lymphoblastiques aiguës de l’enfant évoluait vers 60%. Il est actuellement de 80% , voire de 85%.
Il y avait le médecin, Jean Bernard, mais il y avait aussi l’humaniste et l’homme de cœur que la mort et la souffrance d’un enfant scandalisaient. Il répondait ainsi à un journaliste qui l’interrogeait sur les devoirs du médecin : « A mon âge, je crois que je peux me permettre de le dire : la fin d’un homme âgé est quelque chose de naturel. Celle d’un enfant ou d’un adolescent est inacceptable »
Jean Bernard avait une vision humaniste du progrès. Un savoir purement académique aussi intéressant qu’il puisse être, n’est pas suffisant. La connaissance n’a de véritable valeur que si elle sert l’humanité. La Science au service de l’Homme, telle aurait pu être sa devise. Jean Bernard vouait une véritable compassion pour ses malades. Dans « l’enfant, le sang et l’espoir », il écrivait en parlant d’un médecin : « L’honneur de la médecine, l’honneur de vivre sont presque définis par le combat qu’il mène, dans ce combat qu’il conduit tout au long de sa vie de médecin (souvent en vain, parfois efficacement) pour maintenir un équilibre puis pour pallier utilement l’amour qu’il porte à son malade, sa propre inquiétude, la maîtrise de ses sentiments ».
Dans un autre passage, il écrivait : « Le médecin sait que son propre malheur ne compte pas mais ce malheur, tout à la fois est maîtrisé et inspire l’affection, l’amitié, l’amour qui unissent l’enfant malade et le médecin ».

Il était préoccupé de l’absence totale du progrès de la sagesse en rapport aux prodigieuses avancées de la science. Ce combat qu’il a mené au sein du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé dont il a assuré la présidence entre 1983 et 1992,a contribué à clarifier certaines positions morales face aux abus que peuvent engendrer les nouvelles biotechnologies.

Jean Bernard était un homme de combat, celui qu’il a livré contre la leucémie, mais il était également un homme de conviction au profit de la liberté. Entré très tôt, dès 1940 en résistance pendant la seconde guerre mondiale, il fut arrêté puis incarcéré en 1943 à Fresnes. A peine libéré, il reprit le combat.
Il fut l’un des cinq cents titulaires de la carte des résistants de 1940. Après l’armistice, il fut décoré Grand-croix de la Légion d’honneur, Croix de guerre 39-45.

Tout en étant grand amateur de littérature moderne, il était un écrivain et un poète capable de réciter par cœur les grands classiques. Commandeur des Arts et Lettres, membre de l’Académie française, de l’Académie des sciences et de médecine, il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels, l’Homme changé par l’homme (Buchet-Chastel, 1975) ; le sang des hommes (Buchet-Chastel, 1981) ; l’enfant, le sang et l’espoir (Buchet-Chastel, 1984) ; c’est de l’homme qu’il s’agit, (Odile-Jacob, 1988) ; de la biologie à l’éthique (Buchet/Chastel, 1990).

La lecture du livre « l’enfant, le sang et l’espoir » nous fait découvrir avec une intense émotion l’étendue de sa pensée, sa méthode de travail et sa manière altruiste de concevoir la pratique de la médecine.
Jean Bernard était médecin mais il était aussi chercheur. En parcourant ce livre nous prenons conscience de l’importance de la recherche médicale et du soutien que nous devons lui accorder. La pratique de la médecine est une relation d’amitié, de compassion et nous revendiquons cet altruisme qui fait la noblesse de la médecine. Mais que deviennent ces sentiments si les résultats de la recherche ne sont pas au bout du chemin ?

En créant l’Institut de recherches sur les leucémies et les maladies du sang dont il sera directeur en 1961, Jean Bernard et ses collaborateurs furent à l’origine des grandes découvertes et des premiers traitements qui contribuèrent à faire de l’hématologie et de la cancérologie des disciplines majeures.

Pour finir, nous allons laisser une dernière fois la parole à ce grand médecin qui résume en quelques mots ce que nous venons d’écrire. « L’alliance du devoir de science et du devoir d’humanité définit, on l’a dit souvent, la mission du médecin. En fait cette mission est triple. Le médecin apporte les soins les plus diligents, les plus conformes au progrès de la connaissance. Il aime son malade, il souffre avec lui pour mieux l’aider. Il contribue par ses recherches au progrès de la connaissance. Soins, compassion, recherche, ainsi est résumée cette mission. »

Nous vouons au Pr Jean Bernard une profonde admiration. Sa contribution à la fondation de l’hématologie a complètement bouleversé le monde de la médecine et grâce à lui de nombreux patients atteints de maladies du sang ont été sauvés. Il est un modèle pour les futures générations de médecins et nous ne doutons pas que son exemple sera suivi.

Gilbert Bodier